Une conspiration politico-criminelle selon les enquêteurs
Les premiers éléments, les auteurs et commanditaires présumés, les zones d’ombre, les conséquences politiques
Après plusieurs jours de mutisme presque étouffant pour l’opinion au vu de la gravité des faits, les autorités ont commencé à communiquer sur l’information judiciaire ouverte dans le cadre de la série d’incendie qui ont ravagé plusieurs marchés au Togo et brûlé des biens publics. Ce fut d’abord le Procureur de la République, monsieur Essolizam POYODI de rompre le silence le jeudi 24 janvier en tenant un point de presse et en accordant une interview à nos confrères de RFI (Radio France Internationale). Suivi ensuite le lendemain par le Ministre de la Sécurité et de la Protection civile, le colonel Yark DAMEHAME qui a reçu les médias pour une conférence de presse, organisée à son ministère. Tous les deux ont confirmé la thèse des incendies criminels et révélé la piste politique.
Selon les premiers éléments disponibles de l’enquête, ces incendies participeraient d’une entreprise criminelle destinée à mettre à mal l’économie du Togo, à déstabiliser l’appareil de l’Etat en créant une incapacité sécuritaire et à provoquer une crise généralisée mettant en péril la continuité des institutions de l’Etat. Ils auraient été planifiés au cours de réunions préparatoires destinées à en coordonner et superviser l’exécution. La piste politique serait confirmée par la personnalité des présumés cerveaux et commanditaires des incendies ainsi que par les lieux où s’organisaient les rencontres de planification. Il s’agit, notamment du siège de l’ANC (Alliance Nationale pour le Changement) dirigé par JeanPierre FABRE et situé dans le quartier Bè Kamalado. Selon les informations fournies à la presse, deux réunions déterminantes y eurent lieu les 05 et 08 janvier 2013 avec la participation d’Alphonse KPOGO, secrétaire général d’ADDI (Alliance des Démocrates pour le Développement Intégral), Jean EKLOU, secrétaire national chargé de la Jeunesse de l’ANC, Gérard ADJA, viceprésident d’OBUTS (Organisation pour Bâtir dans l’Union un Togo Solidaire), Claude AMEGANVI, Secrétaire Général du Parti des Travailleurs (PT) ainsi que d’autres leaders dont le ministre a préféré taire les noms, pour les besoins de l’enquête. Y auraient assisté également, Apollinaire ATTILE dit « Le Barbu », LOUM Mohamed, Hervé SENOU dit « Major », Komlan AMAVI dit « Séna » Kossivi EKLOU dit « Momo », un certain Fofo, Cotocoli ainsi que des jeunes venus du Bénin et du Ghana. Ces réunions dites du « Comité stratégique » auraient formellement planifié et arrêté la destruction de points névralgiques et sensibles du pays, notamment les marchés, les institutions bancaires, les écoles, les stations d’essence, les Centres Informatiques et Bureautiques (CIB) etc ; mais également d’autres édifices publics et privés.
LE MODUS OPERANDI :
D’après les enquêteurs, des cocktails Molotov, des bidons d’essence ainsi que des bombes artisanales auraient été préalablement entreposés au siège de l’ANC et ensuite convoyés ou distribués aux jeunes recrutés pour procéder aux incendies. Pour détruire le marché d’Adawlato, les individus après une préparation mystique dans la nuit du 11 janvier à 20 heures au cimetière de Bè Kamalado, se seraient retrouvés à 23 heures devant la cathédrale de Lomé, d’où ils se seraient éclatés en petits groupes pour s’introduire à l’intérieur du bâtiment avec la complicité de certains vigiles sur place. Une fois à l’intérieur, ils auraient aspergé de l’essence, de la poudre à canon et poser de petites bombes artisanales avant d’incendier l’immeuble aux environs de 01 heure du matin.
L’incendie du marché d’Adawlato aurait été exécuté par les nommés Apollinaire, Loum Mohamed, Hervé SENOU, Komlan AMAVI, Fofo, Cotocoli, Kossivi EKLOU sous la supervision de Jean EKLOU. Le groupe se serait retrouvé une fois l’acte posé, au siège de l’ANC où l’un d’entreeux, aurait été de nouveau sollicité par Jean EKLOU, pour mettre le feu au marché d’Atikpodji.
Le modus operandi diffèrerait globalement selon les cibles à détruire, quant au matériel ainsi qu’au déclenchement de l’incendie.
LES AUTEURS ET COMMANDITAIRES :
La liste publiée n’est pas exhaustive et est susceptible de s’allonger à en croire le Ministre de la Sécurité. Au moment où nous bouclions le journal, ont été interpellées suite à des informations obtenues d’abord sur « leur participation à des réunions préparatoires destinées à planifier les crimes, ensuite sur les rendez-vous qu’ils se sont fixés en vue de coordonner et superviser les opérations et enfin sur leur implication dans la destruction active et les tentatives de destruction des édifices », au total 18 personnes. Une, l’exdéputé Kwami Manti est en fuite.
LES COMMANDITAIRES PRESUMES :
JeanEKLOU : aurait coordonné et supervisé l’incendie du grand marché de Lomé et sollicité celui avorté d’Atikpodji. Sur ses indications, des cocktails Molotov brisés avec leur système de mise en feu en état de marche ont été retrouvés au siège de l’ANC lors d’une perquisition.
Gérard ADJA : aurait recruté les jeunes devant incendier les stations services et d’autres bâtiments publics contre une somme de 1.500.000 FCFA au lieu des 3.000.000 FCFA réclamés par ces derniers
Suzanne DOGBEVI alias Maman Nukafu : aurait fourni nourritures et cocktails Molotov aux jeunes et aurait sollicité de Gérard ADJA des fonds pour payer ceuxci.
Alphonse KPOGO : aurait participé à la planification des incendies et entreposé des cocktails Molotov au siège de l’ANC
Kwami MANTI: aurait recruté les jeunes pour incendier les marchés d’Adidogomé, d’AgoèNyivé, d’Amlamé, d’Atakpamé, de Bassar, de Sokodé, de Kara et de Dapaong ainsi que la station d’essence d’Agbalépédo, en contrepartie d’une somme de 300.000 FCFA.
Agbéyomé KODJO : aurait été cité par Gérard DJA selon le témoignage de certains jeunes, comme le bras financier.
LES EXECUTANTS PRESUMES :
Koffi Pélé AZE
John Fofo Kossi AMETEPE
Agbéko Yao AGBETI.
Azagou Logo DICK
Dodji AK AKPO
Kokou Fofo MIGAN
Loum MOHAMED
Christophe Adanté AGBEGNIZI
Eyawa ASSOGBA
Komlan AMAVI
Kossivi EKLOU
Komlan SENOU.
Appolinaire ATTILE.
LA PROCEDURE :
Les personnes interpellées ont été toutes gardées à vue dans les locaux de la gendarmerie ; aussi bien les exécutants précédemment cités que leurs commanditaires présumés. Gérard ADJA et six autres présumés auteurs ont quant à eux été présentés au juge et inculpés de destruction de biens publics et d’associations de malfaiteurs. Ils sont placés sous mandat de dépôt à la gendarmerie, à la demande du Procureur de la République pour des raisons de sécurité. Une perquisition organisée dans le cadre de la procédure le 26 janvier au siège de l’ANC grâce aux indications de Jean EKLOU, a permis aux enquêteurs de retrouver des cocktails MOLOTOV cassés mais avec le système de mise en marche opérationnel. Claude AMEGANVI, leader du Parti des Travailleurs, convoqué par le SRI (Service de Recherche et d’Investigation) le 28 janvier dernier, est reparti libre de la gendarmerie. Au moment où nous mettions sous presse, Messan Agbéyomé était devant le juge tandis que nous apprenions que l’ancien député OuroAkpo TCHAGNAO était activement recherché.
Si les charges se confirment contre les inculpés, ils risquent pour le groupement de malfaiteurs une peine de 5 à 10 ans de réclusion et la perpétuité pour destruction de bâtiments d’utilité publique par incendie.
Les conséquences politiques
L’enquête sur les incendies et la découverte des auteurs aura forcément un impact sur le climat politique, surtout si la piste politique menant dans les rangs du CST se confirmait. On comprend dès lors aisément cette guerre de communiqués qui sévit actuellement. Parce que ce qui se joue en ce moment, est ni plus ni moins l’avenir du CST.
En effet, si malgré les démentis et l’occupation de l’espace médiatique, de plus en plus d’éléments venaient à confondre certains membres importants de ce Collectif, la position du déni deviendrait intenable, au risque sinon de se décrédibiliser ou pire, d’être considéré comme de concert avec les auteurs. Car aucun observateur n’imagine qu’en tant qu’entité, le CST ait choisi de s’engager dans une entreprise criminelle de destructions par incendie de marchés, poumons économiques du pays. Aussi, audelà de la posture politicienne, le CST seratil bien obligé, face aux preuves persistantes s’il y en a, de se désolidariser de ses membres brebis galeuses, qui auraient pris des initiatives condamnables. Dans tous les cas de figure, le Collectif va sortir affaibli de cette affaire avec certains de ses leaders emprisonnés et lui-même entaché par cet épisode qui le poursuivra.
A JeanPierre FABRE de jouer
Avec une popularité réelle, le président de l’ANC ne donne pas l’impression d’avoir pris l’habit d’un vrai leader. Sa figure est restée celle de l’activiste et de l’agitateur sans vraiment prendre celle incarnant l’alternative. Il n’a jamais été dans l’initiative, se posant et s’imposant comme le chef naturel d’une opposition éclatée. Ses postures font penser qu’il est davantage à l’aise dans la contestation que dans celle de la proposition et qu’en définitive, l’envergure d’un homme d’Etat, celui qui s’oppose et propose, critique mais discute, met en garde mais écoute, clive mais sait réunir pour la cause nationale, lui fait peur. L’affaire des incendies devrait le réveiller et lui faire réaliser qu’un homme politique ambitieux, ne saurait s’éclipser devant des hommes ou femmes dont il n’a pas besoin pour son audience, y compris électorale. Il a eu le tort de se laisser embarquer dans une aventure dont il ne tire jusqu’à ce jour aucun bénéfice politique, qui l’a effacé totalement et plus grave, lui crée des ennuis qui peuvent être judiciaires. C’est donc l’occasion pour lui de se ressaisir, de reprendre en main son parti et surtout d’imprimer sa marque dans l’opposition dont il est la principale figure ; figure pourtant invisible et inaudible.
UN ARC EN CIEL RESPONSABLE :
Comme souvent, la coalition Arc En Ciel a eu des réactions responsables dans l’affaire des incendies. Rappelant les principes notamment sur le respect du droit et l’obligation d’une justice impartiale et indépendante, il a mis en garde le gouvernement contre toute instrumentalisation du dossier, évitant lui-même d’en faire une récupération politique. S’il sait tirer son épingle du jeu, son attitude pourrait séduire un certain électorat, surtout en cas d’affaiblissement ou de difficultés probables du CST.
ET LES ELECTIONS ?
Il était déjà peu probable que le CST ait les moyens d’empêcher les élections. Il l’est encore davantage après les deux séquences vécues ces dernières semaines : les incendies et les premiers éléments de l’enquête qui accusent certains de ses membres. La CENI (Commission Electorale Nationale Indépendante) continue à dérouler son chronogramme, nous rapprochant chaque jour un peu plus vers les élections. Elles auront donc lieu, peut être avec quelques jours de décalage ; l’affaire des incendies n’ayant manifestement aucun effet sur le calendrier. Pourtant la question se pose de la participation de l’opposition, surtout celle proche ou composant le CST si d’aventure, beaucoup de ses leaders se retrouvaient derrière les barreaux ???
Les différentes pistes
L’origine criminelle des incendies ne semble plus faire l’objet de doutes et constitue la seule certitude qui réunit l’opinion. Pour le reste, c’est à une véritable bataille médiatique que se livre la classe politique sur les auteurs et leurs commanditaires, sans que tout cela ne soit véritablement soutenu par des preuves. Lomé bruisse de rumeurs les plus abracadabrantesques fondant plusieurs hypothèses qui, toutes, convergent vers la piste politicocriminelle. L’enquête officielle s’achèvera probablement sur elle ; sans pour autant convaincre toute l’opinion.
LA PISTE DE L’OPPOSITION :
C’est elle que confirmeraient les investigations. Le plan serait de déstabiliser le pouvoir, en s’en prenant aux points vitaux de l’économie. On est dans une « logique du chaos et après on verra » plausible, voire probable. Mais il serait peu crédible d’envisager que l’opposition dans toute sa composante, même le CST dans sa globalité, ait pu penser, planifier et exécuter ces crimes. D’abord parce que l’opposition est une entité très hétérogène, minée par des considérations politiques, stratégiques, voire personnelles qui excluent toute idée d’un plan validé par tous ceux qui la composent. Et qu’au surplus, la définir serait un exercice périlleux
Ensuite, le CST est une coalition hétéroclite dont le seul ciment est la détestation de Faure GNASSINGBE et réellement incapable de mener une telle entreprise, puisqu’il est traversé par plusieurs courants : les légalistes (plus justement les électoralistes qui croient en une prise de pouvoir par les urnes) et les insurrectionnalistes qui le veulent par la rue ou tout autre moyen. Reste que parmi ces derniers, certains ont peut être franchi le Rubicon, à l’insu de leurs compagnons.
LA PISTE DU POUVOIR :
Elle est souvent évoquée par ces adversaires. Cette piste n’est pas farfelue dans l’absolu si on se réfère à l’histoire mondiale avec l’incendie du Reichtag en Allemagne ou plus près de nous, l’incendie de l’institut Goethe. Le premier exemple serait la démonstration qu’un pouvoir peut poser lui-même des actes criminels. L’objectif ici comme ce fut le cas en Allemagne, serait de décapiter et d’affaiblir son opposition, et surtout de renforcer son pouvoir. Le deuxième exemple prouverait que le régime ayant par le passé commandité, ou au minimum fermé les yeux sur de tels actes, est capable de le rééditer. En clair, ce sont les dirigeants du pays eux-mêmes qui seraient derrière ces incendies pour durcir leur pouvoir et enrayer la dynamique populaire. Si elle est plausible, elle résiste peu à l’analyse. D’abord la référence au Reichtag est peu pertinente. Non seulement parce que les auteurs de cet incendie n’ont jamais été formellement identifiés et l’histoire n’a pas encore vraiment tranché définitivement la question ; mais aussi parce que la thèse à l’époque avait été qu’Adolf Hitler voulait récupérer la plénitude du pouvoir face au Président de l’époque. Or, dans notre cas de figure, Faure GNASSINGBE a déjà le pouvoir et son Premier ministre est loin de lui faire de l’ombre.
Mais l’argument le plus important qui ne milite pas réellement en faveur de cette hypothèse, est que le pouvoir n’a absolument rien à gagner en portant un coup aussi dur à notre économie. En effet, le Togo est sur le plan économique en convalescence après plus d’une décennie de crise. Malgré le léger mieux et un certain nombre de politiques heureuses menées, le climat social est à fleur de peau, comme on peut le voir avec les étudiants, les médecins et plus récemment les fonctionnaires.
Les impatiences sont grandes parce que l’attente a été longue. Et ce serait dans ce contexte où la rue peut à tout moment exprimer un raslebol social, que choisirait le pouvoir pour porter un tel coup à l’économie, dans une logique suicidaire ? De plus, c’est à quelques semaines d’élections législatives qui sont annoncées tendues et que l’opposition affirme vouloir empêcher, que le pouvoir opterait pour semer davantage de tensions ? Très difficile à croire. Une autre justification serait de capter l’électorat du grand marché de Lomé, en construisant un nouveau. Spécieux comme argumentaire car, et cela est de la palissade, quels que soient les moyens mis, certaines zones ont très peu de chances de basculer pour le pouvoir : le grand marché en fait partie.
LA PISTE DES AIGRIS DU POUVOIR :
On ne les nomme pas mais on murmure qu’ils pourraient être derrière ces incendies pour se rappeler au bon souvenir du Président de la République et manifester leur mécontentement par rapport à leur situation actuelle. Dans ce cas, ils seraient allés trop loin en posant des actes susceptibles justement de déstabiliser un régime dans lequel ils souhaitent (re)prendre toute leur place.
AGBEYOME KODJO :
Pour l’heure, nul ne sait si Agbéyomé KODJO a joué un rôle dans les incendies ont a été victime notre pays, et quel rôle. Pour autant, un tweet envoyé par l’ancien Premier ministre la nuit du drame laisse interrogateur.
En effet, reprenant les mots de son viceprésident Gérard ADJA, le Président d’OBUTS tweetait : « Cette répression détermine désormais notre manière d’agir. » et postant avec une vidéo éloquente des propos de monsieur ADJA. Il était alors 1h44 ce 12 janvier. Le marché d’Adawlato était déjà en train de brûler et y convergeait tout Lomé. Il poste les mêmes mots avec la vidéo sur sa page Facebook. Mauvais concours de circonstances, maladresse ou davantage ? En toute hypothèse, ce tweet reste intrigant.
Source : Focus Infos Bimensuel Togolais d'Informations
N°0079 du 30 Jan au 13 Fév 2013
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